Pourquoi l’appelait-on Jethro (« son ajout ») ? Parce qu’il ajouta un chapitre à la Torah elle-même – [le chapitre] : « Et tu distingueras parmi le peuple… »

Chemot Rabba 27:7

Si tu vois en moi plus profondément que je ne suis capable de me voir moi-même, qui est le « moi » véritable ? Le moi plus profond et plus authentique que tu perçois, ou bien celui que je connais ? Telle était, au fond, l’essence même d’un débat entre Moïse et le peuple d’Israël au pied du mont Sinaï, et entre Moïse et son beau-père, Jethro, à la suite de la révélation.

Moïse nous a transmis la Torah ; au point que le prophète (Malakhi 3,22) en vient à qualifier la parole de D.ieu de « Torah de Moïse ». À plusieurs reprises, toutefois, d’autres personnes se voient attribuer le mérite de la révélation d’une section particulière.

Ainsi nous est-il rapporté que la section traitant des lois du second Pessa’h (Nombres 9,6–14), qui était la réponse de D.ieu à un groupe de Juifs qui, bien que rituellement impurs, refusèrent de se résigner à l’idée de ne pas pouvoir offrir le sacrifice pascal, aurait dû être transmise par Moïse comme le reste de la Torah ; mais ces hommes méritèrent qu’elle fût révélée à la suite de leur démarche. Il en va de même pour les lois relatives à l’héritage (Nombres 27,6–11), dont la révélation fut suscitée par les filles de Tselof’had, ou encore pour la peine encourue pour la profanation du Chabbat (Nombres 15,35–36), révélée à la suite de l’épisode du ramasseur de bois.

Jethro, le beau-père de Moïse, se voit lui aussi attribuer le mérite d’une section de la Torah. En effet, son nom – Yitro en hébreu, signifiant « son ajout » – lui fut donné parce qu’il ajouta un chapitre à la Torah.

En cela, le cas de Jethro ne connaît pas d’équivalent. Dans tous les autres cas, rien n’a été ajouté à la Torah : il s’agissait de lois qui auraient de toute façon figuré dans la Torah, car sans elles celle-ci n’est pas complète ; simplement, au lieu d’être communiquées directement à Moïse comme le reste de la Torah, certaines personnes eurent le mérite d’être associées au processus de leur révélation. Seule la section de Jethro est qualifiée d’« ajout » – une section qui aurait été absente de la Torah sans son intervention. Autrement dit, la Torah était déjà complète sans cette section, et Jethro y ajouta quelque chose.

En quoi consista l’ajout de Jethro ? Que fit-il gagner à notre compréhension de la sagesse divine ?

Autorité déléguée

Lorsque Jethro arriva au camp d’Israël, il fut frappé de découvrir que Moïse assumait à lui seul l’ensemble des fonctions éducatives et judiciaires d’une communauté forte de plusieurs millions d’âmes. « Pourquoi sièges-tu ainsi, seul, demanda-t-il à son gendre, tandis que tout le peuple se tient autour de toi du matin au soir ? »

Moïse répondit : « Le peuple vient à moi pour consulter D.ieu, et lorsqu’un litige surgit, ils viennent à moi ; je juge entre un homme et son prochain, et je leur enseigne les lois de D.ieu et Ses instructions. »

Jethro lui répondit : « Ce que tu fais, ce n’est pas bien. Tu t’épuiseras, toi comme ce peuple qui est avec toi… tu ne peux pas porter cela seul. » Il lui suggéra alors de choisir parmi le peuple des hommes capables, craignant D.ieu, des hommes de vérité qui abhorrent le gain, et de les établir comme arbitres et juges.

Selon le plan proposé par Jethro, Moïse continuerait d’enseigner au peuple « les lois et les instructions… le chemin qu’ils doivent suivre et les actes qu’ils doivent accomplir ». Mais leur mise en œuvre dans la vie quotidienne du camp, la résolution des questions et le règlement des différends seraient confiés à ces hommes. « Ils jugeront le peuple en tout temps : les affaires importantes, ils te les soumettront, et les affaires mineures, ils les trancheront eux-mêmes. »

Moïse accepta le plan de Jethro et le mit en œuvre, instituant des chefs de milliers, des chefs de centaines, des chefs de cinquantaines et des chefs de dizaines. Le peuple se vit dès lors confier la mise en œuvre de la loi divine dans sa vie quotidienne, tandis que Moïse circonscrivait son rôle à l’enseignement des lois et à la décision des questions les plus difficiles.

Un porte-parole réticent

Un phénomène similaire se produisit lorsque le peuple d’Israël s’assembla au pied du mont Sinaï pour recevoir la Torah de D.ieu.

La voix divine proclama les deux premiers des Dix Commandements (« Je suis D.ieu… » et « Tu n’auras pas d’autres dieux… »). Mais le peuple prit conscience de son incapacité à recevoir une communication directe de D.ieu. « Approche-toi, supplièrent-ils Moïse, et écoute tout ce que l’Éternel notre D.ieu dira. Tu nous rapporteras tout ce que l’Éternel notre D.ieu te dira, et nous écouterons et nous ferons. »

Moïse en fut profondément peiné : son désir était que le peuple reçoive l’intégralité de la Torah directement de la bouche de D.ieu. Mais D.ieu lui dit : « J’ai entendu les paroles que le peuple t’a dites ; ils ont bien parlé… Va leur dire : “Retournez dans vos tentes.” Et toi, demeure ici avec Moi, et Je te communiquerai le commandement, les statuts et les lois que tu leur enseigneras… » (Deutéronome 5,20–28 ; Rachi sur 5,24 ; cf. Exode 20,16)

Une lecture simple de cet échange entre D.ieu et Moïse pourrait laisser penser que celui-ci surestimait son peuple, attendant de leur part quelque chose qui était au-delà de leur capacité. Cela ne correspond pourtant pas à ce que nous savons de la conduite de Moïse. Nos Sages le décrivent comme un berger fidèle, attentif aux besoins individuels de chacun des membres de son troupeau.

Les maîtres de la ‘Hassidout expliquent dès lors que ce qui se produisit au Sinaï fut bien plus complexe. Moïse percevait le potentiel véritable et ultime du peuple d’Israël, et, en tant que dirigeant authentique, son désir le plus profond était de l’actualiser. À ses yeux, le peuple était capable d’assimiler les révélations les plus élevées ; sous sa conduite, il aurait pu y parvenir pleinement.

Mais le peuple ne souhaitait pas se relier à D.ieu à ce niveau. Il voulait recevoir la Torah avec ses propres facultés, telles qu’elles sont réalisées par lui-même, et non avec les puissances sublimes que Moïse pouvait éveiller au plus profond de son âme. Il voulait que son expérience de la Torah demeure conforme à ce qu’il est pour lui-même, plutôt qu’à ce que Moïse voyait en lui – même si ce que Moïse percevait en eux était leur « moi » plus profond et plus authentique.

D.ieu donna raison au peuple sur ce point. Après avoir été exposés à l’essence divine de la Torah, telle qu’elle se manifeste dans les deux premiers commandements, ils recevraient désormais la Torah non plus comme une voix suprême venue du ciel, mais comme des idées formulées dans un esprit humain, comme des paroles articulées par une bouche humaine et consignées par une main humaine. Ils recevraient la Torah par l’esprit, la bouche et la plume de Moïse lui-même.

L’étranger

À la lumière de ce qui précède, on peut comprendre la différence entre l’approche de Moïse et celle de Jethro : il s’agit du même débat que celui qui opposa Moïse au peuple d’Israël au mont Sinaï, mais à un autre niveau.

[Les Sages et les commentateurs divergent quant à savoir si l’arrivée de Jethro au camp d’Israël eut lieu avant ou après la révélation au Sinaï. Toutefois, l’échange entre Moïse et Jethro concernant l’administration de la loi de la Torah semble avoir eu lieu après le Sinaï.1 ]

Lors du dialogue entre Moïse et le peuple au Sinaï, la question portait sur la manière dont le peuple devait recevoir la communication divine ; D.ieu décida qu’elle serait transmise par l’intermédiaire d’un maître humain, Moïse, plutôt que sous la forme d’une révélation directe. La question posée entre Moïse et Jethro était différente : comment le peuple, après avoir reçu les lois de Moïse, devait-il les mettre en œuvre dans sa vie quotidienne ? Comment traduire ces lois divines en directives concrètes pour éduquer un enfant, redresser un mariage en difficulté ou résoudre un conflit entre voisins ?

On pouvait naturellement s’adresser à Moïse. Il avait reçu ces lois de D.ieu ; sa connaissance et sa compréhension en étaient absolues. Leur application par lui ne pouvait être que l’expression la plus claire et la plus sûre de la loi divine.

Il est vrai que Moïse était à mille lieues de ce mesquin conflit de voisinage qu’on venait lui soumettre. Mais il est tout aussi vrai que les deux plaideurs, se tenant devant lui, en ressortaient grandis par cette expérience. En présence de Moïse, eux aussi étaient capables de s’élever au-dessus de la petitesse de leur querelle, d’entrer en résonance avec le principe pur exposé, et de l’appliquer ensuite à leurs relations dans leur quartier.

C’est ainsi que les choses se déroulaient jusque-là, jusqu’à l’arrivée de Jethro au camp d’Israël.

Jethro était un étranger – un converti au judaïsme. Selon certaines opinions, il n’était même pas présent lors de la révélation au mont Sinaï. Moïse voyait le peuple d’Israël de l’intérieur, à la lumière de ses plus hauts potentiels ; Jethro le voyait de l’extérieur, dans ses préoccupations quotidiennes et ses conflits ordinaires. Il les voyait tels qu’ils étaient en dehors de la présence de Moïse, tandis que Moïse ne les voyait que tels qu’ils étaient en sa présence.

C’est pourquoi Jethro suggéra à Moïse que le peuple d’Israël apprenne à gérer lui-même ses affaires, à arbitrer ses différends, à appliquer les lois de la Torah à sa vie. Moïse demeurerait l’unique source de ces lois, mais leur mise en œuvre serait assurée par un corps hiérarchisé de magistrats et de conseillers à tous les niveaux de la communauté. De cette manière, la loi divine imprégnerait leur existence à tous les niveaux, et pas seulement au sommet de leur être.

Tel est l’ajout que Jethro apporta à la Torah. Sans cet ajout, la Torah était complète. À vrai dire, le système proposé par Jethro n’était pas indispensable tant que Moïse vivait parmi eux ; Moïse pouvait toujours élever la vie de son peuple au niveau où il exposait la parole de D.ieu. Mais leur compréhension et leur pratique de la Torah seraient restées quelque chose que Moïse les aurait conduits à atteindre, et non quelque chose qu’ils auraient atteint par eux-mêmes. Le système de Jethro fit de la Torah l’accomplissement personnel de chaque Juif.

Plus encore, l’initiative de Jethro fut acceptée et mise en œuvre par Moïse, puis inscrite dans la Torah. Sans Jethro, la Torah serait restée, en ce sens, la Torah de Moïse – un guide de vie pour des Moïse, et pour des Juifs élevés à un niveau supérieur par Moïse. Après la disparition de Moïse, un système comparable aurait certes été instauré pour adapter la Torah à une génération moindre. Mais Jethro demanda que Moïse délègue sa capacité d’interpréter la Torah aux sages de sa génération, et, par extension, aux sages de toutes les générations.

Et parce que c’est Moïse qui institua ce système, celui-ci fut intégré comme une section de la Torah, devenant une partie constitutive de la communication divine à l’homme.

C’est là, en définitive, toute l’immensité de la contribution de Jethro. Parce qu’il fit entrer ce chapitre dans la Torah, le Juif qui étudie et vit la Torah aujourd’hui se relie à la source divine elle-même, et non à une interprétation humaine.

Ainsi le Talmud enseigne-t-il : « Tout ce qu’un élève de la Torah qualifié est destiné à innover a déjà été donné à Moïse au Sinaï. » Le Talmud qualifie l’apport de l’élève d’innovation (‘hidouch), tout en affirmant qu’il a déjà été donné à Moïse. Autrement dit, pour qu’une interprétation soit une composante authentiquement toranique, elle doit dériver de l’autorité de Moïse. Or Moïse, ayant accepté l’approche de Jethro, nous a transmis la Torah d’une manière qui permet que notre compréhension en soit notre accomplissement personnel et demeure, simultanément, la parole intacte de D.ieu elle-même.